La transition agroécologique ne se joue pas seul

Changer les pratiques agricoles ne dépend pas uniquement de la volonté d’un agriculteur. C’est l’un des principaux enseignements de La clé du sol, un jeu sérieux développé par l’unité Ecodéveloppement de l’INRAE à Avignon.

Face aux défis environnementaux, économiques et sanitaires auxquels l’agriculture est confrontée, la transition agroécologique est souvent présentée comme une question de pratiques : réduire les intrants, diversifier les cultures, développer de nouvelles techniques ou mieux prendre en compte le fonctionnement des écosystèmes. Mais, dans la réalité, le changement est beaucoup plus complexe.

Les décisions prises sur une exploitation dépendent aussi des fournisseurs, des conseillers, des acteurs de la commercialisation, des marchés, des réglementations et des connaissances disponibles. Comment, dans ces conditions, comprendre les mécanismes qui freinent ou, au contraire, facilitent l’adoption de pratiques plus durables ?

Pour répondre à cette question, les chercheurs de l’INRAE ont choisi une approche originale : faire vivre cette complexité aux participants à travers un jeu de rôle.

Un jeu sur l’agroécologie né de la recherche

La clé du sol a été conçu à partir d’un diagnostic sociotechnique réalisé par Yann Boulestreau, chercheur de l’unité Ecodéveloppement d’INRAE, dans le cadre de travaux consacrés à l’innovation et à la gestion agroécologique des sols en maraîchage.

Le jeu a été développé avec Marion Casagrande, Emily Henry et Mireille Navarrete. La conception scientifique s’appuie notamment sur les travaux de recherche consacrés aux verrouillages sociotechniques : ces situations dans lesquelles l’émergence de pratiques ou de technologies alternatives peut être freinée par l’organisation même d’un système, ses acteurs, ses habitudes, ses connaissances, ses technologies ou encore ses règles.

Autrement dit, même lorsqu’une solution technique existe, son adoption n’est jamais automatique.

Pour qu’une transition fonctionne, il faut parfois que plusieurs acteurs évoluent simultanément.

C’est précisément cette dimension systémique que La clé du sol propose d’expérimenter.

Le développement du projet a notamment bénéficié du soutien de l’ADEME, du département ACT d’INRAE, d’un financement de prématuration de l’INRAE ainsi que de l’UMT SIBIO et de l’ITAB.

Bienvenue dans une exploitation maraîchère… infestée

Le scénario du jeu plonge les participants dans une situation inspirée du maraîchage provençal sous abris.

Un problème menace les cultures : les nématodes à galles, des bioagresseurs du sol capables d’affecter fortement la production maraîchère.

Face à cette situation, les joueurs doivent prendre des décisions. Comment maintenir une production économiquement viable ? Comment réduire l’infestation ? Quelles pratiques adopter ? Quels savoir-faire acquérir ? Quels investissements réaliser ?

Mais surtout : comment agir lorsque les décisions d’un acteur dépendent des autres ?

Les participants incarnent différents rôles du système agroalimentaire : maraîchers, conseillers techniques, fournisseurs d’intrants et d’équipements, acteurs de la commercialisation ou encore marché global.

Le jeu rappelle ainsi une évidence parfois difficile à percevoir : un agriculteur ne décide jamais dans un vide social, économique et technique.

Une pratique agroécologique peut être pertinente sur le plan agronomique, mais nécessiter de nouveaux équipements. Elle peut demander des connaissances spécifiques, des intrants différents ou l’ouverture de nouveaux débouchés commerciaux. Sa mise en œuvre peut donc dépendre de la capacité de plusieurs acteurs à se coordonner.

Six saisons pour changer les règles du jeu

Une partie se déroule sur plusieurs saisons et invite les joueurs à gérer leurs parcelles, choisir leurs cultures, acquérir de nouveaux savoir-faire, investir dans des techniques ou des équipements et commercialiser leurs récoltes.

La situation évolue constamment.

Les décisions prises ont des conséquences sur le niveau d’infestation des sols, les quantités récoltées et la situation économique des exploitations. Les joueurs doivent donc arbitrer entre différents objectifs et faire face aux contraintes de leur rôle.

Mais La clé du sol ne consiste pas simplement à reproduire un système existant.

Les participants sont également encouragés à discuter, négocier, coopérer et imaginer de nouvelles solutions.

De nouvelles pratiques peuvent être créées. De nouvelles filières peuvent être envisagées. Des innovations peuvent émerger de la collaboration entre les différents acteurs.

Car la transition agroécologique n’est pas uniquement une affaire de choix individuels. Elle est aussi une affaire de coordination.

Apprendre l’agroécologie par l’expérience

La clé du sol s’inscrit dans une démarche d’apprentissage expérientiel, notamment inspirée des travaux de David Kolb sur les processus d’apprentissage par l’expérience.

Les participants ne commencent pas par apprendre une théorie avant de l’appliquer. Ils commencent par vivre une situation.

Ils prennent des décisions. Ils rencontrent des difficultés. Ils observent les conséquences de leurs choix.

Puis vient le temps du débriefing.

Accompagnés par l’enseignant ou l’animateur, les participants analysent ce qui s’est passé au cours de la partie. Quels ont été les freins rencontrés ? Pourquoi certaines solutions ont-elles échoué ? Quelles formes de coopération ont permis de dépasser certains blocages ?

Des apports scientifiques et théoriques peuvent ensuite compléter cette expérience.

Cette méthode permet notamment d’aborder les concepts de système de culture, système de production et système agroalimentaire, mais également les enjeux de la gestion des exploitations agricoles et des bioagresseurs telluriques.

De la recherche au terrain, puis à la formation

Avant de devenir un outil pédagogique destiné à l’enseignement, La clé du sol a été expérimentée avec des acteurs directement concernés par les problématiques abordées : maraîchers, metteurs en marché, conseillers et fournisseurs d’intrants.

Le jeu a notamment permis de partager les résultats du diagnostic sociotechnique à l’origine du projet et d’explorer collectivement des stratégies pour dépasser les freins identifiés.

Il a ensuite été utilisé auprès de publics variés, notamment des étudiants en agronomie et en environnement, avant de faire l’objet d’une version plus largement appropriable par les enseignants et les formateurs.

Aujourd’hui, le dispositif s’adresse notamment aux formations agricoles et agronomiques, de l’enseignement technique à l’enseignement supérieur. Il existe en français et en anglais et est accompagné de ressources pédagogiques, de guides d’animation et de supports permettant d’intégrer le jeu dans différents contextes de formation.

Et si comprendre la transition consistait d’abord à la vivre ?

La force de La clé du sol réside peut-être dans cette idée simple : certaines connaissances sont difficiles à transmettre uniquement par un cours ou un livre.

Comment expliquer la complexité d’un système lorsque chaque décision modifie l’équilibre de l’ensemble ? Comment comprendre un verrouillage sociotechnique sans en faire soi-même l’expérience ?

En mettant les participants dans la peau des différents acteurs du système alimentaire, le jeu transforme des concepts scientifiques parfois abstraits en situations concrètes.

Il ne donne pas une recette universelle pour réussir la transition agroécologique.

Il invite plutôt à comprendre pourquoi celle-ci peut être difficile, à identifier les obstacles et à imaginer collectivement les conditions nécessaires au changement.

Car face aux grands défis agricoles et environnementaux, les solutions existent parfois déjà.

Le véritable défi consiste alors à trouver comment les faire vivre ensemble.

Pour aller plus loin

Le jeu La clé du sol® a été conçu par Yann Boulestreau, Marion Casagrande, Emily Henry et Mireille Navarrete, au sein de l’unité Ecodéveloppement d’INRAE. Le projet s’appuie sur un diagnostic sociotechnique mené par Yann Boulestreau et sur une démarche de recherche et de formation autour des freins et leviers de la transition agroécologique.

Références :

  • Boulestreau, Y. et al. — La clé du sol : Déverrouillons ensemble la gestion agroécologique des sols, dispositif pédagogique développé par INRAE.
  • Henry, E. & Boulestreau, Y. (2023). Livret des règles du jeu – La clé du sol : Déverrouillons ensemble la gestion agroécologique des sols. INRAE.
  • Kolb, D. A. (1984). Experiential Learning: Experience as the Source of Learning and Development.

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