Ce que la recherche nous apprend dans la vallée de l’Orbiel
Dans la vallée de l’Orbiel, dans l’Aude, le passé minier fait toujours partie du paysage et des préoccupations des habitants. L’ancienne exploitation de Salsigne a profondément marqué le territoire. Si les activités minières ont cessé au début des années 2000 et que des travaux de réhabilitation ont permis de réduire l’exposition aux pollutions environnementales et professionnelles, les questions demeurent.
Comment vivre sur un territoire marqué par une histoire industrielle et une pollution héritée du passé ? Comment évaluer les risques pour la santé ? Comment interpréter les résultats des études scientifiques ? Et surtout, comment prendre des décisions au quotidien lorsque les certitudes sont parfois difficiles à établir ?
C’est à ces questions que s’intéresse le programme de recherche PRIOR, en prenant un parti essentiel : ne pas considérer les habitants comme de simples destinataires de l’expertise scientifique, mais comme des personnes qui ont elles-mêmes développé une connaissance du territoire, de ses évolutions et des risques auxquels elles peuvent être confrontées.

Un territoire où la question du risque reste présente
La vallée de l’Orbiel porte les traces d’une longue histoire minière. Depuis plusieurs décennies, les anciennes activités d’extraction et de traitement des minerais soulèvent des interrogations sur les pollutions des sols et leurs conséquences environnementales et sanitaires.
Les inondations, notamment celles de 2018, ont ravivé ces inquiétudes. La dispersion possible de polluants, les questions liées à l’arsenic et aux métaux lourds ou encore les campagnes de dépistage ont alimenté les débats locaux.
Mais dans ce contexte, il est difficile de résumer les habitants à deux positions opposées : ceux qui seraient convaincus d’une catastrophe sanitaire et ceux qui nieraient les risques.
La recherche PRIOR montre au contraire une grande diversité de perceptions et de pratiques.
Cette diversité s’explique par les expériences personnelles, familiales et professionnelles, mais aussi par les usages du territoire. On ne perçoit pas nécessairement les risques de la même manière selon que l’on jardine, que l’on se promène, que l’on cueille, que l’on pêche ou que l’on vit simplement à proximité des anciens sites miniers.
Le risque n’est donc pas seulement une question de chiffres. Il est aussi lié à une expérience concrète du territoire.
Prendre au sérieux l’expertise des habitants
C’est l’un des apports importants de PRIOR : montrer que les habitants développent une véritable expertise citoyenne.
Cette expertise ne remplace évidemment pas les connaissances scientifiques. Elle est d’une autre nature. Elle repose sur l’observation quotidienne, la mémoire du territoire, les discussions avec les voisins, les expériences personnelles, les pratiques de jardinage ou encore l’interprétation des informations disponibles.
Pour comprendre cette expertise, les chercheurs ont multiplié les méthodes d’enquête. Un questionnaire a recueilli 604 réponses, tandis que 55 entretiens individuels et trois entretiens collectifs avec des jardiniers ont été réalisés. Le travail de terrain s’est déroulé de février 2021 à mars 2023.
L’objectif était de comprendre comment les habitants caractérisent eux-mêmes les risques et comment ils cherchent à y faire face.
Cette démarche permet de sortir d’une vision simpliste dans laquelle la science apporterait une réponse définitive à laquelle les habitants devraient simplement adhérer.

Trois façons de percevoir et d’agir face au risque
Les chercheurs ont identifié trois grands « régimes de perception » : le catastrophisme critique, le scepticisme attentif et l’actionnisme pratique.
Ces catégories ne correspondent pas à trois groupes fermés. Une même personne peut mobiliser différents arguments ou changer de position selon les situations, les informations disponibles et son expérience.
Le catastrophisme critique
Pour les personnes relevant de ce régime, les risques liés aux pollutions sont considérés comme une menace importante et persistante.
La connaissance de personnes malades, la mémoire des anciennes activités minières, les interrogations autour de certains déchets ou encore le sentiment que les pouvoirs publics n’ont pas toujours suffisamment pris en charge les conséquences du passé alimentent une forme de défiance.
L’inquiétude concerne particulièrement les enfants, perçus comme des victimes potentielles et innocentes des pollutions.
Cette perception est également nourrie par l’idée que l’expertise institutionnelle ne permettrait pas toujours de rendre compte de l’ensemble des risques vécus sur le territoire.
Le scepticisme attentif
À l’inverse, les sceptiques attentifs soulignent la difficulté à établir des liens directs entre pollution et maladie.
Ils ne nient pas nécessairement l’existence de risques, mais questionnent la manière dont ceux-ci sont mesurés et interprétés.
Pour eux, certaines données scientifiques nécessitent d’être replacées dans leur contexte, comparées à des populations témoins et étudiées sur le long terme.
Ils souhaitent donc davantage d’études et de dialogue avec les scientifiques, tout en cherchant à dépasser les polémiques locales.
L’actionnisme pratique
Le troisième régime, celui des actionnistes pratiques, part d’une autre question : que peut-on faire concrètement ?
Pour ces habitants, la pollution existe et il est possible de réduire son exposition en adaptant certaines pratiques.
Cela peut passer par des changements dans le jardinage, l’évitement de certaines zones, l’attention portée aux poussières ou encore des gestes d’hygiène.
Mais là encore, rien n’est figé. Les habitants ajustent leurs pratiques en fonction de nouvelles observations, de nouvelles mesures, d’informations scientifiques ou des échanges avec leur entourage.
Une inquiétude demeure : la peur de « mal faire sans le savoir ».
C’est pourquoi ces habitants expriment le besoin d’échanger avec des scientifiques afin de confronter leurs propres diagnostics aux connaissances produites par la recherche.

Des sciences qui dialoguent avec les savoirs du territoire
PRIOR associe ainsi plusieurs disciplines : sociologie, sciences de l’information et de la communication, sciences des sols, mais aussi des partenaires institutionnels comme Santé publique France.
Cette interdisciplinarité est essentielle pour appréhender une question qui ne peut pas être réduite à une seule dimension.
Il faut comprendre les pollutions, mesurer les expositions, étudier les données de santé, mais aussi comprendre comment les personnes vivent avec ces risques et comment elles prennent des décisions dans leur quotidien.
Les études sanitaires apportent, elles aussi, des éléments importants.
L’étude d’imprégnation menée en 2021 auprès d’enfants de la vallée n’a pas montré de différence significative avec une population témoin audoise concernant les niveaux d’arsenic mesurés. Les résultats soulignent également l’importance des conditions de prélèvement et d’interprétation des dosages : un dépassement ponctuel d’une valeur de référence ne permet pas, à lui seul, de conclure à un risque accru de maladie.
Les études de mortalité apportent également des éléments de comparaison. Les analyses portant sur les périodes les plus récentes ne mettent pas en évidence d’excès de mortalité pour les cancers, les maladies de l’appareil circulatoire ou les maladies neurodégénératives par rapport à la zone témoin, même si les chercheurs soulignent les limites inhérentes à ce type d’étude.
Ces résultats ne font pas disparaître les préoccupations. Ils permettent plutôt de les replacer dans un cadre scientifique et montrent l’importance de poursuivre la surveillance et les actions visant à réduire les expositions.
Jardiner malgré la pollution : une question très concrète
Le jardinage constitue un exemple particulièrement intéressant de cette rencontre entre science et expérience.
Dans la vallée, certains habitants souhaitent continuer à cultiver leur jardin malgré les interrogations sur la qualité des sols.
Les recherches montrent qu’il existe différentes stratégies permettant de limiter les expositions : analyser les sols, choisir certaines cultures, utiliser des bacs ou des carrés potagers isolés du sol contaminé, maintenir un couvert végétal ou encore adopter des gestes d’hygiène.
Certaines plantes accumulent davantage les métaux que d’autres. Les légumes-feuilles et légumes-racines peuvent ainsi nécessiter davantage de précautions, tandis que certaines cultures sont moins susceptibles d’accumuler ces éléments.
L’enjeu n’est donc pas nécessairement de choisir entre « jardiner » et « ne plus jardiner ».
Il s’agit plutôt de comprendre les situations, d’identifier les sources d’exposition et de chercher collectivement des moyens de les limiter.
Cette approche illustre bien la philosophie de PRIOR : la recherche ne produit pas seulement des connaissances sur un territoire ; elle peut aussi contribuer à construire, avec celles et ceux qui y vivent, de nouvelles manières d’agir.
Une recherche participative qui ne cherche pas à trancher
La force de cette démarche réside peut-être précisément dans son refus des réponses trop simples.
La vallée de l’Orbiel n’est ni un territoire totalement dangereux, ni un territoire où les questions de pollution seraient définitivement réglées.
Entre ces deux visions, il existe toute une réalité faite d’incertitudes, d’expériences, de données scientifiques, de pratiques quotidiennes, de souvenirs et de débats.
PRIOR cherche à faire dialoguer ces différentes formes de savoir.
C’est aussi ce qui donne son sens à la notion d’expertise citoyenne : reconnaître que les habitants savent des choses sur leur territoire que les scientifiques ne peuvent pas nécessairement observer depuis un laboratoire, tout en considérant que ces connaissances peuvent être enrichies, discutées et confrontées aux méthodes scientifiques.
La recherche devient alors un espace de dialogue plutôt qu’un simple transfert de connaissances.

Raconter la recherche autrement
Cette volonté de rendre les résultats accessibles a conduit à imaginer un autre format de valorisation : la bande dessinée.
Réalisée par Adriano Fruchs, avec les dessins et les couleurs, elle met en scène les habitants de la vallée, leurs interrogations, leurs pratiques et leurs différentes manières de percevoir les risques.
Plutôt que d’illustrer simplement les résultats de l’étude, la BD permet de faire vivre la complexité de la situation.
Les personnages incarnent les différents régimes de perception identifiés par la recherche. Ils discutent, doutent, argumentent, ne sont pas toujours d’accord. Le lecteur est ainsi invité à observer les différentes positions et à se faire sa propre idée.
La bande dessinée devient alors bien plus qu’un support de communication : elle devient un nouvel espace pour faire dialoguer les savoirs scientifiques et les expériences habitantes.
C’est dans cette rencontre entre recherche, médiation scientifique et création artistique que s’inscrit le travail de Trois Petits Points : donner aux recherches des formes nouvelles pour permettre à d’autres publics de s’en saisir.
Habiter (avec) la pollution — Pratiques et perceptions des risques par les habitants riverains de la vallée de l’Orbiel est ainsi à la fois le résultat d’une recherche participative et une invitation à poursuivre la discussion.
Car dans la vallée de l’Orbiel, une question reste ouverte : comment continuer à habiter un territoire marqué par son passé, en comprenant mieux les risques et en construisant collectivement les moyens d’y faire face ?
