Ehpad : faire le lien avec le grand âge

Ce film a été réalisé dans le cadre de la recherche DAS_EHPAD :

Diminuer l’Absentéisme des Soignants en EHPAD
Recourir au Soutien des Familles :
Appréhender la Déprise Professionnelle des Soignants à l’aune de la Déprise Biographique des Résidents.

Etablissement maître d’ouvrage :
CNRS Occitanie
Anastasia MEIDANI
Unité de recherche : LISST-CERS UMR 5193 CNRS.

EHPAD : créer du lien avec le Grand Âge

Rosette, Luc, Fatima, Jean-Pierre. Ils sont près d’une centaine à vivre à la Maison de Retraite Protestante de Montpellier. Comme plus de 600 000 personnes âgées en France, ils habitent une structure d’hébergement destinée à accompagner la perte d’autonomie liée au vieillissement.

Depuis le scandale Orpea, les EHPAD sont devenus un sujet de débat public. Maltraitance institutionnelle, pénurie de personnel, logique de rentabilité, souffrance des soignants : ces établissements apparaissent désormais comme les symptômes visibles d’une crise plus profonde de notre rapport collectif au vieillissement.

Pourtant, réduire les EHPAD à leurs dysfonctionnements reviendrait à ignorer l’essentiel. Ces lieux constituent aujourd’hui l’un des principaux laboratoires sociaux du grand âge. On y observe quotidiennement ce qui fait tenir ou vaciller une société : la confiance, la solidarité, la reconnaissance mutuelle et la capacité à prendre soin des plus vulnérables.

La question centrale n’est donc pas seulement économique ou organisationnelle. Elle est anthropologique et politique : comment continuons-nous à faire société lorsque la dépendance, la fragilité et la proximité de la mort deviennent des réalités quotidiennes ?

Les sciences sociales nous montrent depuis plusieurs décennies que le lien social n’est pas un supplément d’âme. Il constitue un déterminant majeur de la santé. Les travaux de John Cacioppo sur l’isolement social montrent que la solitude chronique augmente significativement les risques de dépression, de déclin cognitif, de maladies cardiovasculaires et de mortalité prématurée (Cacioppo & Patrick, 2008). De son côté, Julianne Holt-Lunstad démontre dans une méta-analyse portant sur plus de 300 000 individus que la qualité des relations sociales influence la mortalité autant, voire davantage, que certains facteurs de risque biomédicaux classiques (Holt-Lunstad et al., 2010).

Dès lors, parler du lien en EHPAD ne revient pas à évoquer une question secondaire de convivialité. Il s’agit de parler de santé publique.

1. Confiance et fragilités : le constat

Le scandale Orpea a agi comme un révélateur. Il a mis en lumière les effets potentiellement délétères d’une financiarisation du secteur du grand âge, où les exigences de rentabilité peuvent entrer en contradiction avec les besoins relationnels des résidents.

Cette tension n’est pas propre aux EHPAD. Elle traverse l’ensemble des métiers du care, ces activités de soin et de soutien aux personnes théorisées notamment par Joan Tronto. Selon elle, prendre soin d’autrui ne constitue pas simplement une activité technique mais un processus relationnel fondamental au fonctionnement des sociétés démocratiques (Tronto, 1993).

Or les logiques gestionnaires contemporaines tendent souvent à réduire le soin à une succession d’actes quantifiables : temps de toilette, distribution des médicaments, aide aux repas. Ce qui fait pourtant la spécificité du soin — la relation humaine — devient alors difficilement mesurable et donc insuffisamment valorisé.

La confiance constitue pourtant le socle invisible de la vie en institution. Confiance des résidents envers les professionnels. Confiance des familles envers les équipes. Confiance des soignants envers leur hiérarchie. Lorsque cette confiance s’effrite, c’est l’ensemble du système qui se fragilise.

Les travaux de la sociologue Florence Weber sur la dépendance montrent que l’accompagnement du grand âge repose moins sur des dispositifs techniques que sur un ensemble complexe de relations humaines, d’ajustements permanents et de coopérations invisibles entre familles, professionnels et personnes âgées.

Dans ce contexte, les difficultés budgétaires ne produisent pas uniquement une diminution des moyens matériels. Elles génèrent une raréfaction du temps relationnel, pourtant indispensable à la qualité de vie des résidents.

L’enjeu n’est donc pas seulement de mieux financer les EHPAD. Il est de reconnaître politiquement et socialement que le lien constitue lui-même une forme de soin.

Joan Tronto (1993) — Moral Boundaries: A Political Argument for an Ethic of Care. John Cacioppo & William Patrick (2008) — Loneliness: Human Nature and the Need for Social Connection. Julianne Holt-Lunstad et al. (2010) — Social Relationships and Mortality Risk. Erving Goffman (1961) — Asylums (vie institutionnelle). Florence Weber (2012) — Le travail à-côté de la dépendance. Robert Castel (1995) — Les métamorphoses de la question sociale. Axel Honneth (2000) — théorie de la reconnaissance. Emmanuel Levinas — éthique de la responsabilité envers Autrui. Christophe Dejours — souffrance au travail et reconnaissance. Everett Hughes — théorie du « sale boulot » (dirty work).

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