Diversifier son exploitation : quand la ferme devient aussi un lieu de vie
Brunch à la ferme, accueil des écoles, vente directe, repas, hébergement, visites, transformation des produits… Pour les agriculteurs, diversifier son activité peut permettre de créer de nouvelles sources de revenus et de rendre l’exploitation plus résiliente. Mais cette diversification a un prix : elle demande du temps, des investissements, des compétences et souvent de nouvelles contraintes administratives. L’exemple de la famille Cretegny, dans le canton de Vaud, montre qu’il ne s’agit pas de devenir restaurateur ou hôtelier à côté de son métier, mais de trouver de nouvelles façons de faire vivre une exploitation agricole.
Dans une exploitation agricole, le revenu dépend fortement des récoltes, des prix, de la météo, des charges et des marchés. Une mauvaise année peut suffire à fragiliser l’équilibre économique d’une ferme. Gel, sécheresse, maladie, baisse d’un prix à la production ou augmentation du coût des intrants : l’agriculteur ne maîtrise qu’une partie des paramètres qui déterminent son revenu.
Dans ce contexte, une question devient essentielle : comment rendre l’exploitation moins dépendante d’une seule source de revenus ?
C’est l’un des enjeux auxquels s’intéresse le projet SHARP mené dans le canton de Vaud. Le projet a utilisé l’outil SHARP de la FAO pour évaluer la résilience des systèmes agricoles et identifier les capacités d’adaptation des exploitations face aux changements et aux risques. L’idée n’est pas simplement de mesurer si une ferme est « rentable », mais de comprendre ce qui lui permet de continuer à fonctionner lorsque son environnement change.
La diversification des activités peut justement constituer l’un de ces leviers.

Ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier
Pour une exploitation agricole, diversifier signifie développer, à côté de la production agricole principale, d’autres activités capables de générer du chiffre d’affaires.
Cela peut prendre des formes très différentes.
Vendre directement ses produits à la ferme. Transformer une partie de sa production. Produire du pain, du fromage ou des conserves. Organiser des visites. Accueillir des classes. Proposer des repas ou des brunchs. Développer de l’agritourisme. Héberger des visiteurs. Organiser des anniversaires ou des événements. Proposer des activités pédagogiques. Mettre à disposition certains espaces. Ou encore réaliser des travaux ou des prestations pour d’autres acteurs du territoire.
L’intérêt est évident : plusieurs activités peuvent contribuer au revenu de l’exploitation au lieu de dépendre d’une seule production.
Ce principe ressemble à une forme d’assurance économique. Si une récolte est mauvaise, une autre activité peut continuer à fonctionner. Si les prix agricoles diminuent, les revenus provenant de la vente directe ou de l’accueil du public peuvent apporter un complément. Et certaines activités sont justement susceptibles de fonctionner à des périodes différentes de celles des travaux agricoles.
La diversification ne supprime donc pas les risques. Elle peut en revanche contribuer à les répartir.
Les données suisses montrent d’ailleurs que les activités de diversification représentent une réalité économique importante des exploitations agricoles. L’Office fédéral de la statistique suit notamment les activités de diversification telles que le tourisme, la vente directe ou d’autres activités para-agricoles.
L’exemple de la famille Cretegny
À Bussy-Chardonney, dans le canton de Vaud, la famille Cretegny a développé depuis plusieurs décennies une exploitation qui ne se limite pas à la production agricole.
La Ferme aux Cretegny associe aujourd’hui domaine agricole, vigne et activités agritouristiques. La ferme propose ou a proposé, selon les périodes, des brunchs, des repas, des activités pour les enfants, l’accueil de classes dans le cadre de l’École à la ferme, de la vente directe et différentes animations.
Le brunch est un bon exemple de cette logique.
Le principe est simple : faire venir des consommateurs sur l’exploitation et leur proposer une expérience autour de produits de la ferme et de produits locaux. Le repas devient ainsi une nouvelle manière de valoriser le territoire agricole.
Mais le brunch n’est pas simplement une nouvelle ligne dans un catalogue d’activités.
Il faut une cuisine adaptée. Une salle. Du matériel. Des équipements. De l’organisation. De l’hygiène. Du personnel. De l’accueil. De la communication. Des réservations. De la comptabilité. Et, surtout, du temps.
C’est précisément ce qui rend la diversification intéressante… et complexe.
Rester agriculteur
Il existe un risque lorsqu’une exploitation développe des activités complémentaires : celui de perdre progressivement le lien avec son métier d’origine.
Un agriculteur qui ouvre une table à la ferme peut être tenté de devenir restaurateur. Celui qui développe l’hébergement peut finir par gérer une petite structure touristique. Celui qui transforme ses produits peut passer une partie croissante de son temps dans un atelier plutôt que dans ses champs.
Or l’objectif n’est pas nécessairement celui-là.
La diversification fonctionne particulièrement bien lorsqu’elle reste connectée à ce que l’exploitation sait déjà faire.
Le repas à la ferme valorise les produits agricoles. L’accueil des écoles permet de transmettre les réalités du métier. La visite des animaux donne à voir le fonctionnement de l’élevage. La vente directe rapproche le producteur du consommateur. Le brunch devient une manière de faire découvrir le terroir.
La diversification peut alors renforcer l’activité agricole plutôt que la remplacer.
C’est une différence fondamentale : il ne s’agit pas de quitter l’agriculture pour créer une autre entreprise, mais de trouver de nouvelles manières de valoriser ce que l’exploitation possède déjà : ses produits, ses bâtiments, ses animaux, ses paysages, ses savoir-faire et son histoire.

Les animaux : un véritable atout
Dans cette logique, les élevages disposent d’un avantage particulier.
Les animaux attirent.
Une vache, un cheval, une chèvre, un âne, des poules ou des cochons peuvent devenir de véritables points d’entrée pour le public. Pour les enfants, mais aussi pour les adultes, l’animal permet une rencontre directe avec le monde agricole.
La Ferme aux Cretegny l’a bien compris en développant notamment des activités autour des animaux et de l’accueil des enfants. Les visites peuvent ainsi devenir une expérience pédagogique et familiale, tout en permettant de créer une activité économique complémentaire.
L’animal n’est donc pas seulement une production.
Il peut aussi devenir un vecteur de médiation entre la société et l’agriculture.
Cette dimension est particulièrement importante à une époque où une partie croissante de la population vit loin des exploitations agricoles et connaît de moins en moins concrètement les réalités du métier.
L’accueil des écoles : produire aussi du savoir
L’accueil des classes constitue un autre exemple intéressant.
Une ferme peut devenir un lieu où les enfants découvrent comment poussent les plantes, comment sont élevés les animaux, comment fonctionne une exploitation, d’où viennent les aliments et pourquoi le travail agricole dépend autant des saisons, du climat et des ressources naturelles.
La famille Cretegny participe au dispositif « École à la ferme », qui permet aux classes de venir découvrir concrètement les réalités de l’agriculture suisse.
Ici, la ferme ne vend pas seulement un produit.
Elle vend aussi une expérience et une connaissance.
Et cette capacité à faire découvrir l’agriculture peut devenir un élément important de la relation entre producteurs et consommateurs.
Mais diversifier coûte de l’argent
Il serait toutefois trompeur de présenter la diversification comme une solution facile.
Créer une activité supplémentaire nécessite presque toujours des investissements.
Une cuisine professionnelle coûte cher. Une salle doit être aménagée. Un magasin à la ferme doit être équipé. L’accueil du public impose des travaux. L’hébergement demande des installations adaptées. Une activité pédagogique nécessite du matériel.
Et il faut parfois financer des formations.
La diversification signifie également entrer dans de nouveaux domaines professionnels. Un agriculteur qui accueille du public doit apprendre à accueillir. Celui qui fait de la restauration doit connaître les règles sanitaires et les exigences liées à cette activité. Celui qui développe une activité touristique doit comprendre la réservation, la communication, la gestion de la clientèle et la promotion.
On ne devient pas restaurateur, animateur, commerçant ou hôtelier simplement parce qu’on possède une ferme.
Il faut apprendre.
Il faut parfois se former, investir et accepter une période pendant laquelle l’activité complémentaire ne rapporte pas encore suffisamment pour couvrir les dépenses engagées.
Et il y a les contraintes administratives
La diversification implique également des démarches administratives et réglementaires.
C’est l’un des points souvent invisibles pour le public.
Une personne qui vient prendre un brunch dans une ferme voit une table, des produits, des animaux et un cadre agréable. Elle ne voit pas nécessairement les autorisations, les normes d’hygiène, les aménagements, les contrôles, les assurances, les questions fiscales, les règles de sécurité ou les procédures nécessaires pour pouvoir accueillir légalement du public.
La situation de la famille Cretegny illustre très concrètement cette réalité : en 2026, leur site indique que certains brunchs ne peuvent être organisés que ponctuellement en attendant les autorisations cantonales nécessaires pour reprendre une activité régulière. Des travaux et des mises à l’enquête sont notamment nécessaires pour la cuisine et la salle d’accueil.
Cela montre une chose essentielle : une bonne idée économique ne suffit pas.
Il faut pouvoir la mettre en œuvre dans un cadre réglementaire, financier et technique réaliste.

La vente directe : une autre piste
La vente directe est probablement l’une des formes de diversification les plus évidentes.
Au lieu de vendre son produit à un intermédiaire, l’agriculteur peut le vendre directement au consommateur : magasin à la ferme, marché, paniers, vente en ligne, produits transformés, etc.
L’intérêt est double.
Le producteur récupère une part plus importante de la valeur créée et le consommateur accède directement au producteur.
Mais là encore, la difficulté est de faire venir les clients.
Un magasin à la ferme ne fonctionne que s’il y a des clients à la ferme.
La localisation devient donc importante. Une exploitation proche d’une ville ou située sur un itinéraire fréquenté n’est pas dans la même situation qu’une ferme isolée au bout d’une petite route.
Le Canton de Vaud s’intéresse d’ailleurs actuellement à cette question. Un postulat consacré à l’avenir de la vente directe souligne les difficultés rencontrées par certaines exploitations, notamment la baisse de fréquentation de certains magasins à la ferme et les investissements parfois difficiles à rentabiliser. Il rappelle également l’importance des circuits courts pour le tissu économique local.
La diversification nécessite donc aussi de créer une clientèle.
Communication, réseaux sociaux, signalétique, événements, partenariats avec des acteurs touristiques ou locaux : attirer le public devient une compétence à part entière.
Une activité complémentaire doit être rentable… mais pas seulement
Les études économiques montrent que les activités para-agricoles peuvent être intéressantes, mais qu’elles ne sont pas automatiquement rentables.
Une étude d’Agroscope portant sur 2 339 observations a comparé notamment la vente directe, le tourisme, les services et les travaux pour compte de tiers. La valorisation du travail atteignait en moyenne environ 25 francs de l’heure pour la vente directe et 24 francs pour le tourisme, contre 16 francs pour le travail agricole dans les données étudiées. Mais les auteurs soulignent aussi une très forte hétérogénéité des résultats selon les exploitations et les activités.
Autrement dit : il n’existe pas de recette universelle.
Une activité peut être extrêmement intéressante pour une ferme et beaucoup moins pour une autre.
Une étude publiée dans le Journal of Rural Studies sur plus de 3 500 exploitations laitières suisses montre également que les exploitations diversifiées dans l’agritourisme présentent, dans l’échantillon étudié, de bonnes performances en termes de revenu agricole et de productivité du travail. Mais les auteurs soulignent que l’agritourisme reste une activité de niche et que toutes les exploitations ne peuvent pas ou ne doivent pas s’y engager.
C’est probablement l’une des conclusions les plus importantes : diversifier ne signifie pas copier le voisin.

Faire ce que l’on aime
Une activité complémentaire ne devrait donc pas être choisie uniquement parce qu’elle semble rentable.
Il faut aussi se demander :
Est-ce que nous avons envie de faire cela ?
Accueillir des visiteurs signifie aimer le contact avec le public. Faire de la restauration signifie accepter les contraintes du service. Recevoir des enfants suppose d’aimer transmettre. Faire de la vente directe implique d’aimer échanger avec les clients.
Une activité qui rapporte mais que personne dans la famille n’a envie de faire peut rapidement devenir une nouvelle source de stress.
La famille Cretegny illustre justement une diversification construite progressivement autour de personnes, de compétences et de passions. Sur leur propre présentation, Justine explique notamment l’importance du lien avec les visiteurs, tandis qu’Antoine s’est formé à la gestion de l’activité de restauration et prend en charge notamment l’administratif et l’accueil.
La diversification est donc aussi une affaire de compétences humaines.
Diversifier pour mieux traverser les mauvaises années
Le principal intérêt n’est peut-être pas de gagner beaucoup plus lorsque tout va bien.
Il est de perdre moins lorsque tout va mal.
C’est toute la différence entre augmenter un revenu et augmenter une résilience.
Une exploitation agricole dépend d’un système complexe : climat, prix, disponibilité des ressources, coûts de production, politiques agricoles, marchés et main-d’œuvre.
En ajoutant plusieurs activités, l’exploitation peut réduire sa dépendance à certains de ces facteurs.
Les recherches sur la résilience agricole montrent d’ailleurs l’intérêt de stratégies permettant de réduire la variabilité des résultats et de mieux absorber les chocs. Des travaux récents d’Agroscope soulignent par exemple que certaines formes de diversification peuvent contribuer à renforcer la résilience des exploitations face aux risques climatiques et économiques.
L’idée n’est donc pas forcément de maximiser le revenu chaque année.
C’est parfois simplement de rendre le revenu plus régulier.
Et cette régularité peut faire une grande différence pour une famille agricole.
Une ferme qui fait vivre tout un territoire
La diversification possède enfin une autre conséquence : elle peut profiter à l’économie locale.
Un brunch à la ferme ne repose pas nécessairement uniquement sur les produits de l’exploitation. Il peut faire travailler un boulanger, un boucher, un fromager, un vigneron ou d’autres producteurs locaux.
Un événement attire des visiteurs. Les visiteurs consomment dans les environs. Une activité touristique peut générer des nuitées, des déplacements, des achats et des rencontres.
La valeur produite par la ferme circule alors davantage dans le territoire.
Le Canton de Vaud identifie lui-même l’agritourisme et la valorisation des produits locaux comme des leviers de développement territorial. Le Projet de développement régional agricole du Gros-de-Vaud, soutenu par le Canton, associe ainsi développement de l’agritourisme, mise en valeur des produits locaux, réseau d’acteurs et amélioration des conditions de travail et des revenus agricoles.
La diversification n’est donc pas seulement une stratégie individuelle.
Elle peut devenir une stratégie territoriale.
Une ferme, plusieurs portes d’entrée
Pour un agriculteur qui souhaite développer une activité complémentaire, il n’existe pas de modèle unique.
Mais plusieurs questions peuvent permettre de faire émerger des idées.
Que possède déjà l’exploitation ?
Des animaux ? Des bâtiments ? Une belle vue ? Une production particulière ? Une forêt ? Une vigne ? Une histoire familiale ? Des savoir-faire ? Une proximité avec une ville ? Un accès facile ? Des produits qui se vendent bien ?
Que peut-on valoriser davantage ?
Un produit brut peut devenir un produit transformé. Une grange peut devenir un espace d’accueil. Un troupeau peut devenir le support d’une activité pédagogique. Une récolte peut être vendue directement. Une ferme peut devenir un lieu de visite.
Et surtout : qu’est-ce que la famille a envie de faire ?
Parce que la meilleure activité complémentaire n’est pas nécessairement celle qui semble la plus rentable sur le papier.
C’est souvent celle qui correspond à l’exploitation, à son territoire et aux personnes qui la font vivre.
Diversifier, ce n’est pas changer de métier
L’exemple de la famille Cretegny permet finalement de dépasser une vision très comptable de la diversification.
Il ne s’agit pas simplement d’ajouter une ligne de revenus à une exploitation.
Il s’agit de valoriser autrement ce qui existe déjà.
Les produits agricoles deviennent des produits vendus directement ou servis à table. Les animaux deviennent aussi des ambassadeurs de l’élevage. Les bâtiments deviennent des lieux d’accueil. Les savoir-faire deviennent des expériences. La ferme devient un lieu de rencontre.
Et l’agriculteur reste agriculteur.
La diversification ne garantit pas le succès. Elle demande des investissements, des formations, du travail, des compétences nouvelles et le respect de nombreuses contraintes. Elle peut même, dans certains cas, créer davantage de travail que de revenus.
Mais lorsqu’elle est bien pensée, elle peut offrir quelque chose de précieux : une exploitation capable de compter sur plusieurs sources de revenus, de mieux absorber les mauvaises années et de renforcer en même temps les liens entre agriculture, consommateurs et territoire.
C’est peut-être cela, au fond, la résilience agricole : ne pas chercher à prévoir exactement ce que sera demain, mais construire une exploitation suffisamment solide et suffisamment souple pour pouvoir s’adapter lorsqu’il arrive.
Et parfois, la meilleure manière de préparer l’avenir d’une ferme consiste simplement à ouvrir un peu plus grand ses portes.
