Valoriser un projet ANR : penser la recherche au-delà de sa publication
De plus en plus, les institutions, comme l’ANR, considèrent que l’impact d’une recherche repose sur la diffusion et la valorisation de ses résultats. Depuis plusieurs années, l’Agence développe d’ailleurs des dispositifs spécifiques consacrés à la médiation, à la communication et à la valorisation des projets qu’elle finance.
Cette évolution ne signifie pourtant pas qu’un projet ANR doive nécessairement produire une vidéo, une bande dessinée ou un site internet. Elle pose une question plus intéressante : que devient une connaissance scientifique lorsqu’elle sort du cercle dans lequel elle a été produite ?
Valoriser : une histoire humaine
Le premier malentendu concerne probablement le mot lui-même. Dans de nombreux laboratoires, « valorisation » est encore associé à une opération de communication : annoncer le lancement du projet, publier quelques actualités, réaliser une photographie de l’équipe et produire, à la fin du programme, une vidéo présentant les résultats.
Mais une recherche peut être extrêmement visible sans être réellement comprise. À l’inverse, un travail peut être utilisé par quelques dizaines de professionnels sans jamais devenir viral sur les réseaux sociaux. Si l’objectif est de produire un effet scientifique, pédagogique ou social, le nombre de personnes exposées au contenu constitue donc un indicateur très insuffisant.
Les travaux consacrés à l’impact de la recherche conduisent à raisonner davantage en termes de chemin entre une connaissance et son usage. Le Research Impact Framework, par exemple, propose de relier les activités scientifiques aux publics atteints, puis à l’utilisation effective des connaissances et enfin aux résultats ou effets observables. Avoir touché un public n’est pas la même chose que l’avoir conduit à utiliser une connaissance.
Une stratégie de valorisation sérieuse doit donc commencer non par la question « quel support allons-nous produire ? », mais par une autre : qu’est-ce que nous voulons que quelqu’un puisse faire, comprendre ou décider grâce à cette recherche qu’il ne pouvait pas faire, comprendre ou décider auparavant ?
Le chercheur et son public
Dire qu’un projet est destiné « au grand public » ne permet pratiquement pas de concevoir une médiation pertinente. Un lycéen de quinze ans, un médecin généraliste, un élu local, un ingénieur d’une entreprise partenaire et une personne qui découvre totalement le sujet n’ont ni les mêmes connaissances initiales, ni les mêmes questions, ni les mêmes usages possibles des résultats.
La première opération consiste donc à définir les publics à partir de leur relation avec la recherche.
Pour certains, l’enjeu sera de comprendre un phénomène. Pour d’autres, il sera de savoir si un résultat est suffisamment robuste pour modifier une pratique. Pour d’autres encore, il s’agira de comprendre les controverses qui entourent une question scientifique. Le même résultat peut donc nécessiter plusieurs formes de médiation.
La communication numérique permet désormais des relations qui ne sont plus exclusivement descendantes : chercheurs et publics peuvent produire des échanges, poser des questions, discuter les résultats et confronter différents savoirs. Les travaux récents sur l’engagement des publics avec les sciences soulignent précisément cette coexistence entre communication unidirectionnelle et formes plus dialogiques.
Cela ne signifie pas que chaque projet doit organiser un débat participatif. Cela signifie que le choix d’une forme de communication doit dépendre de la relation que l’on souhaite établir avec le public.
Les supports du raisonnement scientifique
Chaque forme possède une capacité particulière à représenter certaines dimensions de la recherche.
Une vidéo peut être particulièrement pertinente lorsqu’il faut montrer des situations, des terrains ou des gestes. Une animation devient intéressante lorsqu’il faut représenter un phénomène invisible, une dynamique temporelle, un mécanisme ou un modèle. Une bande dessinée permet de construire un récit et de faire coexister plusieurs points de vue. Une datavisualisation peut rendre perceptibles des structures statistiques qui resteraient difficiles à saisir dans un tableau.
Le format est donc déterminé par la nature du contenu.
Si le résultat essentiel d’un projet consiste à montrer l’évolution d’un phénomène au cours du temps, une représentation animée peut être plus informative qu’une succession de paragraphes. Si le résultat repose sur une controverse entre plusieurs interprétations, un dispositif narratif permettant de présenter ces positions peut être plus pertinent qu’une présentation linéaire.
Le travail de valorisation commence donc par une analyse du raisonnement scientifique lui-même.
Il faut identifier ce qui, dans le résultat, relève d’un mécanisme, d’une donnée, d’une histoire, d’une relation causale, d’une incertitude, d’un conflit d’interprétation ou d’une expérience. C’est seulement ensuite que l’on peut choisir la forme capable de le transmettre sans le dénaturer.
Vulgariser la science, enseigner la complexité
La vulgarisation scientifique est parfois comprise comme une opération de réduction : prendre un contenu complexe et supprimer tout ce qui pourrait être difficile à comprendre.
Cette conception produit souvent des contenus faciles à regarder mais scientifiquement pauvres.
Le problème n’est pas la complexité elle-même. Le problème est l’absence de médiation entre cette complexité et les connaissances du public.
Une notion peut rester complexe tout en étant compréhensible si elle est replacée dans un raisonnement. Une étude épidémiologique peut conserver ses incertitudes. Un résultat statistique peut être présenté avec son intervalle de confiance. Une controverse peut être exposée sans fabriquer artificiellement un consensus.
La véritable difficulté consiste à réduire la charge cognitive sans réduire la validité scientifique.
Cela suppose notamment de distinguer ce que l’étude démontre de ce qu’elle suggère, ce qui relève d’une corrélation de ce qui relève d’une causalité, et ce qui est établi de ce qui reste hypothétique.
Cette exigence est particulièrement importante lorsque les résultats touchent à la santé, au climat, à l’environnement ou aux politiques publiques. Une formulation trop affirmative peut transformer une conclusion scientifique prudente en affirmation générale.
Raconter la recherche plutôt que son résultat
Les chercheurs sont souvent invités à « présenter leurs résultats ». Or le résultat final n’est pas nécessairement la meilleure porte d’entrée pour un public non spécialiste.
La recherche scientifique est aussi une histoire de problèmes, d’hypothèses, d’erreurs, de méthodes et de décisions.
Pourquoi cette question a-t-elle été posée ? Pourquoi cette méthode plutôt qu’une autre ? Qu’est-ce qui était attendu ? Qu’est-ce qui a été observé ? Quelle hypothèse a été abandonnée ? Quelle incertitude demeure ?
Cette manière de raconter la recherche permet de montrer que la connaissance scientifique n’est pas une collection de vérités produites instantanément, mais un processus de construction et de confrontation avec les données.
C’est également ce qui peut rendre une médiation plus honnête. Présenter uniquement une conclusion donne parfois l’impression que le résultat était évident dès le départ. Montrer le cheminement permet au contraire de faire comprendre ce que signifie réellement produire une connaissance scientifique.
Le CNRS s’appuie lui-même sur cette idée dans certaines de ses actions de médiation consacrées aux projets ANR : les dispositifs cherchent notamment à replacer les concepts et les résultats dans un récit plus large permettant de les décrypter et de montrer leur intérêt pour la société.
Construire avec les chercheurs
La relation entre chercheurs et professionnels de la communication scientifique est déterminante.
Le chercheur possède une connaissance que le médiateur ne peut pas remplacer. Mais l’inverse est également vrai : connaître parfaitement un sujet ne signifie pas nécessairement savoir construire un récit compréhensible par quelqu’un qui ne le connaît pas.
Le travail efficace consiste donc à organiser une traduction progressive.
Cees Nooteboom :
« Traduire, c’est toujours trahir. »
En latin, l’expression classique est traduttore, traditore (« traducteur, traître »), un jeu de mots italien beaucoup plus ancien.
Le chercheur apporte donc les connaissances, les données, les nuances et les limites. Le médiateur cherche la structure qui permettra au public d’entrer dans ces connaissances. Le graphiste, le réalisateur, l’auteur ou le développeur transforme ensuite cette structure en une expérience concrète… Il la traduit.
Cette complémentarité est précisément l’un des principes des dispositifs ANR consacrés à la médiation. L’appel SAPS-CSTI-Générique 2021, par exemple, insistait sur la nécessité de créer des synergies entre scientifiques et professionnels de la communication et de la médiation scientifique.
Il ne s’agit donc pas de demander au chercheur de devenir communicant. Il s’agit de lui permettre de travailler avec des professionnels qui proposent des contraintes narratives, graphiques, audiovisuelles ou pédagogiques nécessaires à la transformation d’un contenu scientifique en objet de médiation…
Bref, de faire des rencontres humaines !
L’impact réel n’est pas l’audience
Une vidéo ayant obtenu 100 000 vues n’a pas nécessairement produit davantage d’impact qu’un atelier réunissant 30 professionnels. Tout dépend de ce que l’on cherche à produire. Un public cible restreint, touché par un projet de médiation, va peut-être faire évaluer ses pratiques. Au contraire, une vidéo Tiktok qui a fait des millions de vues ne va peut-être entraîner aucun changement de pratiques.
Par exemple, nous avons réalisé cette année avec une classe de CM2 et un sociologue un atelier de réalisation participative où un jeu de société a été créé par les enfants, puis amélioré graphiquement par des graphistes professionnels. Le jeu porte sur la qualité de l’air intérieure. L’engagement et la qualité des connaissances apprises sur le sujet ont été impressionnants, et les évaluations finales ont montré un fort taux de dissémination des connaissances auprès des familles.
Si l’objectif est la sensibilisation, la portée peut être un indicateur pertinent. Si l’objectif est l’évolution d’une pratique professionnelle, il faudra chercher d’autres indicateurs. Si l’objectif est le débat public, la diversité des participants et la qualité des échanges peuvent être plus intéressantes que le nombre de spectateurs.
Il faut donc définir les indicateurs avant de produire le support.
Cette question n’est pas secondaire. L’ANR a précisément identifié le besoin de mieux comprendre les conditions d’efficacité des actions de médiation et de communication scientifiques et a conditionné ses financements à la recherche à leur impact. Son premier appel SAPS consacré à cette question visait notamment à identifier les critères permettant d’évaluer l’efficacité de ces actions, leurs facteurs favorables et leurs obstacles.
Cela signifie que la médiation scientifique peut elle-même être considérée comme un objet d’étude…
Une véritable extension du projet scientifique
La conséquence de cette réflexion est assez simple : une stratégie de valorisation ne devrait pas être une série de livrables ajoutés à la fin du projet.
Un résultat scientifique peut donner lieu à une publication destinée aux chercheurs, à une synthèse destinée aux professionnels, à une animation destinée aux étudiants et à une rencontre avec le grand public. Il s’agit de reconstruire le contenu en fonction des connaissances, des questions et des usages de chaque public.
C’est cette logique qui apparaît également dans plusieurs dispositifs de valorisation soutenus par l’ANR et ses partenaires. Les programmes récents ne se limitent pas à un format unique : ils associent par exemple ateliers, conférences, BD, jeux, projets avec des classes ou autres dispositifs de médiation.
Un projet ANR produit des connaissances dans un contexte précis, avec une méthode précise, un degré de preuve précis et des limites précises. Les sortir du laboratoire suppose de ne pas perdre ces caractéristiques en chemin.
La valorisation commence lorsque l’on accepte de considérer que le public n’est pas un réceptacle auquel on transmettrait une connaissance déjà parfaitement formée. Il faut reconstruire les conditions permettant à cette connaissance d’être comprise et, lorsque c’est pertinent, discutée ou utilisée.
Cela demande du temps, des compétences différentes de celles de la recherche elle-même et une véritable réflexion sur les usages.
La question n’est donc pas :
« Quel outil pouvons-nous produire avec nos recherches ? »
Mais plutôt :
« Quelles conditions devons-nous créer pour qu’elles puissent réellement circuler ? »
C’est à partir de cette question, qui a largement trait au lien humain, que peuvent ensuite se décider des outils de valorisation de la recherche.
